Yassine Balbzioui + Amadou Sanogo

Résidence : Création Croisées,
Commissariat : theMatter et Armelle Dakouo
Immeuble Grey

Casablanca 2017, autour d’un déjeuner, Amadou Sanogo me raconte sa récente résidence à Dakar aux Viviers, accueilli par Thomas P. Cazenave. Une envie de poursuivre ce moment pour la biennale de Dakar l’année suivante se fait sentir. J’ai alors souri, un autre artiste, m’avait soufflé le même souhait quelques jours auparavant. J’ai souri parce que cet autre artiste, Yassine Balbzioui, à l’univers tout aussi particulier et enthousiasmant a déjà croisé la route d’Amadou quelques années auparavant. Ayant tous les deux reçu un enseignement artistique classique, Amadou et Yassine ont nourri leur pratique artistique respective grâce à leurs expériences et leurs rencontres. Peintres singuliers, personnages atypiques et attachants, ils partagent cette joie communicative et cette force de persévérance.

Yassine se plait à pousser ses expériences toujours plus loin, cela l’inspire, la zone d’inconfort le met à l’aise, être là où on ne l’attend pas et travailler sans filet pour mieux retranscrire notre relation au monde. Généreux et provocateur, il nous emporte dans sa famille imaginaire, teintée tout de même d’une pincée de réalisme. Amadou est lui aussi un éternel insatisfait parce que perfectionniste. Il aime susciter l’introspection de celui qui tentera de trouver la réponse à sa question. Car des interrogations, il en a beaucoup. Critique envers les maux de la société, Amadou tape à la porte de notre conscience pour nous faire comprendre l’indispensable du mieux vivre en collectivité. Bien qu’ils aient chacun leur univers propre, on ne peut s’empêcher de mettre en parallèle l’homme-animal de Yassine et l’homme sans tête d’Amadou. Chacun avec sa note d’humour ou de sarcasme, questionne un quotidien tantôt loufoque, tantôt dramatique.

Cette résidence commune, cette carte blanche, est une aventure tant humaine qu’artistique. L’aventure humaine, pensez bien qu’elle est réussie. Ce n’est d’ailleurs, selon eux, qu’après la restitution de leur résidence qu’ils auront conscience de celle-ci. S’appréciant mutuellement, ils se sont inspirés l’un l’autre, ils ont débattu, ils ont ri, beaucoup. Les idées vont faire leur chemin maintenant. Quant à l’aventure artistique, il suffit simplement d’apprécier les toiles de l’exposition Créations croisées pour comprendre la magie qui s’est opérée.

Armelle Dakouo

Yassine Balbzioui et Amadou Sanogo sont entrés en création croisée au début du mois d’avril 2018 sur les lieux de résidence artistique de theMatter, la villa des Viviers, et l’immeuble Grey à Dakar. L’exposition présente la restitution de leur travail.

Ces deux artistes interrogent, avec chacun une poésie singulière teintée d’humour, la nature de l’être humain, son identité, mais aussi sa capacité à devenir autre, à faire surgir son hybridité et son étrangeté, à gérer la complexité de sa relation aux autres mais aussi avec lui-même.

Yassine Balbzioui

Têtes recouvertes ou zoomorphes, familles de l’étrange et scènes de vie aux confins de l’absurde et du réel, Yassine Balbzioui signifie ce possible basculement d’une vie à priori ordinaire vers des terres inconnues, et l’inconfortable inquiétude des masques que nous arborons à la face du monde. A la fois dérangeantes et drôles, sombres et colorées, posées et exclamatives, ses oeuvres agissent sur nous en miroir et nous ramènent à notre propre existence, à nos non-sens et à notre dualité intérieure.

D’une imagination en constant éveil, nourrie de simples “choses” du quotidien qu’il détourne et juxtapose, il nous révèle leur étrangeté à la manière parfois d’un décoiffant cadavre-exquis et nous livre une hybridité à la fois déroutante et délicieuse.

Une résidence theMatter, entre maturation et surgissements.

Yassine Balbzioui démarre sa résidence l’esprit libre. Quand il quitte Marrakech, il ne prévoit pas, il n’a pas un projet précis ; il est venu avec des idées « suspendues » qu’il couchera sur la toile si elles trouvent leur place dans ce nouvel espace-temps.

Il fait d’abord contact avec les lieux, lit les énergies, écoute les choses de ce nouveau quotidien et ressent les gens. Car rien n’est figé. Ce qui surgit dans un espace peut prendre vie ailleurs. L’image photographiée hier ou aujourd’hui reste en mémoire dans son disque dur ; elle exige un temps de maturation de l’intuition qu’elle a fait naître, elle enclenche un processus qui passe par une palette de sentiments, d’émotions et de questionnements, celui de la construction puis de la déconstruction, parfois de l’abandon, et enfin de la reconstruction lorsqu’est venu le moment de prendre des décisions.

C’est alors que le sujet apparaît et que le travail sur la toile peut démarrer. Yassine Balbzioui aime dire qu’il entre en cuisine, qu’il choisit ses ingrédients et cherche à « farcir » ses images pour nous offrir une lecture à plusieurs couches, ou plutôt une multitude de lectures. Il construit ses peintures, va d’abord à l’impression du sujet sur la toile puis il nous livre une histoire, et dans cette histoire d’autres histoires que notre œil verra aujourd’hui ou plus tard, selon notre regard ou nos prédispositions.

Yassine Balbzioui a un rapport à la fois physique et organique avec la peinture à l’huile. Il est engageant, parfois douloureux, sous tension, c’est un corps à corps permanent avec le sujet et la matière. Il pose l’huile d’abord à la main comme s’il devait pénétrer le sujet qu’il fait naître ; viennent ensuite les détails au pinceau, les prises de risque, la révélation de ces histoires dans l’histoire ; et enfin la mise en lumière. L’huile fait sens, progressivement, le « goût » se confirme, la tension s’atténue.

Si ses toiles nous provoquent dans l’instant, elles se livrent avec le temps. Balbzioui ne crée pas pour que nous comprenions son œuvre au premier contact. Il ne cherche pas à ce que la toile se justifie, ce qui pour lui la figerait dans un espace-temps et la condamnerait à une courte existence ; mais il la laisse opérer la maturation du regard de celui qui la découvre et ne doit cesser de la découvrir. L’essentiel reste l’interaction et le questionnement du spectateur, mais aussi l’équilibre à la fois fragile et surprenant entre l’inconfort des inquiétudes signifiées ou ressenties et la légèreté d’un humour systématiquement exprimé. Si la folie semble parfois vouloir prendre le dessus, les génies qui l’habitent et le guident le rappellent à chaque instant à sa responsabilité d’homme avant tout, et de passeur plus spécifiquement en tant qu’artiste.

Yassine Balbzioui est sans aucun doute un artiste physique et hyperactif qui a trouvé, dans la peinture à l’huile, une forme d’exutoire et un moyen d’assouvir son rapport à la matière, d’une part, mais aussi de signifier son engagement. On peut retrouver ces motivations dans ses performances ou encore son tout dernier travail sur la céramique. Et parfois, comme une respiration nécessaire, il s’échappe vers l’aquarelle, l’acrylique ou le fusain, ou encore le bic pour des moments plus légers mais tout aussi inspirés.

Une résidence se termine. Une autre débutera bientôt. Balbzioui repartira de Dakar avec de nouvelles idées « suspendues », après en avoir couché quelques-unes sur nos murs.

Bénédicte Samson
Dakar, 04/2018

Amadou Sanogo

Hommes sans tête avec ou sans porte-voix pour exprimer les maux d’une société en souffrance parce que manipulée, gestes de domination, alignements de points récurrents pour signifier nos questionnements perpétuels, Amadou Sanogo nous incite à l’introspection et à la prise de conscience. Gants de boxe, douches, chaises bancales, cadenas… autant d’attributs et de symboles qui dénoncent mais aussi suggèrent une réaction urgente, un réveil salvateur.

Comme cette rare fleur qui se glisse, les couleurs franches et l’apparente naïveté de ses œuvres nous rappellent à notre nécessaire et vitale humanité. Il émane des toiles d’Amadou Sanogo une poésie picturale du silence par le fond et les formes qui, immanquablement, nous conduit aux profondeurs de la sagesse proverbiale Bambara.

Amadou Sanogo. Propos d’une résidence.

Amadou Sanogo revient à Dakar dans les murs de theMatter pour sa deuxième résidence artistique. Il connaît déjà son terrain de travail mais c’est une nouvelle phase de recherche qui débute. Cette fois-ci encore il ne cherchera pas à livrer des réponses mais il poursuivra son processus de questionnement. Il pose ses toiles à même le sol, place les fonds, et, en véritable coloriste, fait ses recherches acryliques à partir des couleurs primaires qui constituent sa base chromatique. Puis le personnage est esquissé en premier lieu, sujet central de son œuvre. Viennent ensuite ses attributs, la mise en situation, les objets de dénonciation. Le geste est précis et régulier, contenu et silencieux.

Le Mali vient à nous, d’abord dans la forme de l’exécution. Dès les premiers coups de pinceau qui nous rappellent qu’Amadou Sanogo a démarré par le Bogolan dans les quartiers populaires de Ségou ; lorsqu’il place ses mélanges aqueux à la poire sur les corps ou les visages évoqués, à la manière d’une technique traditionnelle sur tissu basin ; enfin dans les formes à répétition qui peuvent évoquer les langages cosmogoniques et confèrent à l’œuvre d’Amadou Sanogo toute la symbolique et le sens du discours.

Puis dans le fond. D’abord parce que son travail interroge sa propre identité d’homme malien, animiste avant d’être musulman, faisant partie d’une société aux forts régionalismes, imprégné de la sagesse des proverbes bambaras qui ont nourri son enfance. Mais aussi parce qu’il exprime dans une douceur et un silence presque paradoxaux une colère contre une société grippée où chacun regarde ses intérêts et semble refuser le mieux-être collectif. Paresse et démission d’un côté, mensonge et manipulation de l’autre.

Les œuvres

Yassine Balbzioui est né en 1972.
Il vit et travaille à Marrakech, Maroc.

Yassine Balbzioui a suivi dans les années 90 différents enseignements artistiques (Ecole des Beaux-Art de Casablanca (Maroc), DNAP et DNSEP des Beaux-Arts de Bordeaux (France). En 2001 et 2002, il suit une formation Arts et Media dans le cadre du programme Education Abroad à l’Université de Berkeley, Californie (USA). Il a depuis quinze ans exposé sont ravail un peu partout dans le monde : en France (dont à Paris en 2014-2015 à l’Institut du Monde Arabe pour l’exposition Le Maroc Contemporain), au Maroc (dans l’exposition inaugurale du Musée Mohammed VI en 2014, à l’Appartement 22, mais aussi à Casablanca, Rabat et Essaouira), en Inde à Hyderabad.

Il a par ailleurs intégré les Collections publiques du Musée de Bank Al Maghrib, Rabat MACAAL, Marrakech Fondation Alliances, Casablanca Collection Es Saadi, Marrakech Iwalewahaus Museum, Bayreuth, Allemagne.

Amadou Sanogo est né en 1977 à Ségou au Mali.
Il vit et travaille à Bamako.

Sous l’égide de Modibo « Francky », Amadou Sanogo peaufine son apprentissage au début des années 2000 à l’Institut des Arts de Bamako, où il est rapidement repéré par son directeur Abdoulaye Konaté. Refusant l’académisme, il agit plutôt en autodidacte, s’exerçant d’abord sur des draps et des toiles de tailles différentes récupérées au marché aux tissus ou au hasard des ses pérégrinations dans les rues de Bamako. Sur les toiles, il raconte autant l’histoire de son pays que ses expériences de vie. Il mène depuis sa propre guérilla artistique, avec humour, confronté au marasme politique, à la bêtise, à la cupidité et à la banalité des sentiments. 

Fort de son parcours et désirant partager son expérience mais aussi des aventures de création avec les jeunes artistes en devenir, il crée en 2015 à Bamako l’Atelier Badialan, qui devient rapidement un lieu d’expression artistique incontournable. Amadou Sanogo y pose les questions essentielles de l’acte créatif, du besoin de l’artiste de livrer sa vision personnelle du monde tout en évoluant au sein d’un collectif, de la façon dont on peut vivre de l’art aujourd’hui. Amadou Sanogo expose de 2001 à 2010 essentiellement au Mali, et commence dès 2010 à exposer plus largement en Europe, aux Etats-Unis et en Afrique. Il participe également aux différentes foires internationales Art Paris Art Fair, Art X Lagos, FIAC Paris, 1 :54 London, New-York, Marrakech, et Art Genève.